10 avril - 8 mai 2019

10 avril - 8 mai 2019

Exposition/Espace Commines/Paris 03
Exposition/Espace Commines/Paris 03
Exposition/Espace Commines/Paris 03
Exposition/Espace Commines/Paris 03

Juin 2015 : rencontre avec Kaou Gassama. Depuis quelques mois, je fréquente le foyer et la chambre 686 où je sais que je suis la bienvenue. Il y a là beaucoup de jeunes à toute heure, et il est agréable de discuter et rigoler. Kaou est grand et mince, ici on le defini comme « quelqu’un qui est long ». Devant la discussion engagée autour du projet migratoire, il propose d’emblée de raconter son périple de plus d’un an pour venir en Europe et pour illustrer son propos, il montre des photos sur son téléphone qui me semblent inédites. Sa personnalité, accessible sans être ostentatoire et son histoire personnelle me permettra de comprendre aussi ce que beaucoup de jeunes ont mis en œuvre pour venir jusqu’ici.

 

Un mois plus tard, on se retrouve chez moi accompagné de son cousin Malle Drame qui officiera comme traducteur. Ce dernier semble aussi très intéressé par ce que représente un tel voyage, car lui-même a pris l’avion jusqu’au Maroc.

L’idée de départ était de réaliser un récit de vie plutôt succinct sur la base d’entretiens semi-directifs, et de chercher quel moyen artistique qui lui permettrait de raconter son histoire de lui-même. Finalement Kaou ne semblait pas intéressé par produire de lui-même. J’avais essayé de lui proposer de dessiner « un itinéraire mental » selon une technique employée par les géographes, mais il résistait fortement à ce genre d’expérience « moi je ne sais pas tenir un crayon, je parle seulement ».

A la fin de la 10ème scéance, il semble agacé « cela fait trop longtemps qu’on a commencé, quand est-ce qu’on va finir ? A chaque fois que je viens chez toi, je dit a mon oncle que je pars chercher du travail, je ne peux pas continuer ! ».Au delà de l’investissement personnel que représentait ces discussions, je n’avais pas envisagé qu’il devait se justifier pour sortir du foyer. Je lui propose alors de conclure cette fois-ci; il paraît satisfait, et devient intarrissable en paroles, notre échange dure trois heures. J’ai préparé des cartes IGN du Mali et de l’Afrique. Pour terminer, je les photographient pendant qu’ils regardent ces zones géographiques miniaturisées.

 

Un peu avant la fin des entretiens, il dit qu’il aimerait prendre des « cours d’ABCD » en plus de ceux de la mairie car il ne comprend pas tout les enseignements là-bas. Cette demande tombe à pic car, je me sens redevable du fait qu’il ait accepté de se livrer. On commence avec un livre illustré d’enseignes africaines peintes à la main. Je réfléchis aussi à faire un dessin avec son histoire en retour de son témoignage. Pendant quelques jours je dessine sur un grand rouleau en carton : lui et Malle sont au centre d’une carte de l’Afrique et de l’Europe. Sur la carte je dessine des scénettes aux points importants de son itinéraire, lieux stratégiques pour les aventuriers : la gare de Niamey, le rond-point Tchad, le quartier Beniouscout « ghetto malien » à Adrar en Algérie, le Mt Gourougou au Maroc…Le dessin s’arrête à la frontière de l’Europe à Lampedusa. Il est enthousiaste lorsqu’il le découvre et le complètera en inscrivant les noms de tous ces lieux importants. C’est ainsi que se transformerons en pratique les lectures du catalogue d’enseignes.

 

Notre collaboration s’interrompt à la fin de l’année: en janvier il part en Italie pour obtenir un titre de séjour. La communication continue: échanges téléphonique et photos serviront d’ingrédients pour la suite de ce projet. Au bout de 6 mois, il revient en france avec «son papier» et à l’atelier, décide d’entreprendre la suite du dessin : son sauvetage en mer Méditerrannée, puis tous les centres d’accueil qu’il a connu en Italie seront passés au crible de sa mémoire pour en dresser des plans d’une grande précision. Sa mémoire visuelle lui permettant de se souvenir jusqu’aux caméras placées dans les pièces du « campo de Lampedusa ». Tel un acte de résilience, il restera deux mois dans mon atelier, dans une extrême concentration, à accomplir ce travail inattendu.

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